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dimanche 22 décembre 2013

Ce sera suffisant

Dessin de Frédéric Noël

Le jour 
ne s'est plus 
levé

Ils ont laissé
les lampadaires
allumés

Les chiens errants
se sont mis
à pisser
sur la lune

Le Temps
est devenu une route
pleine de ronds-points

Les gens ne savaient plus
s'ils marchaient sur du goudron chaud
ou sur leurs rêves

Dès le début
ça sentait la fin

Les oiseaux
ont cherché
à s'enfoncer
tout au fond du ciel

Un homme a dit
Il faudrait une bonne
serpillière
pleine
de
sang

Un homme a dit
On pourrait sacrifier
la lumière

Danser
et manger
du tungstène

Un homme a dit
Dieu
est une
phalène

Les enfants
se sont réfugiés
à l'intérieur de leurs poings

Les chats
se sont mis
à brûler tout seuls

Les arbres ont gémi
et les pierres ont poussé
comme des fleurs

Mais la vieille
n'avait pas peur

Elle continuait
à tenir la main
de l'enfant

Elle continuait
à se tenir debout
sur le gris

Elle disait
s'il reste une femme et une rivière

Ce sera suffisant

Thomas Vinau


dimanche 22 septembre 2013

Les mots de Joyce Carol Oates


Le silence des agneaux de Jonathan Demme

"Elle avait dû lutter contre le sommeil, dans une robe du soir sans bretelles cousue sur son corps superbe, au corsage si serré qu'elle pouvait à peine respirer; le cerveau privé d'oxygène, et les yeux vitreux derrière le masque de céramique de Marilyn sculpté par son maquilleur Whitney sur sa peau cireuse maladive et son âme meurtrie."
Joyce Carol Oates, Blonde

mercredi 18 septembre 2013

Les mots de Christian Bobin

Alphaville JLG

"Dieu, c'est le nom de quelqu'un qui a des milliers de noms. Il s'appelle silence, aurore, personne, lilas, et des tas d'autres noms, mais ce n'est pas possible de les dire tous, une vie entière n'y suffirait pas et c'est pour aller plus vite qu'on a inventé un nom comme celui-là, Dieu, un nom pour dire tous les noms, un nom pour dire quelqu'un qui est partout, sauf dans les églises, les mairies, les écoles et tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à une maison. Car Dieu est dehors, tout le temps, par n'importe quel temps, même l'hiver, et il s'endort dans la neige et la neige pour lui se fait douce, elle ne lui donne que sa blancheur avec quelques étoiles piquées dessus, elle garde pour elle la brûlure du froid. Dieu n'a pas de maison, il n'en a pas besoin et d'ailleurs lorsqu'il voit une maison, il ouvre les portes, déchire les murs, brûle les fenêtres et c'est tout qui entre avec lui, le jour, la nuit, le rouge, le noir, tout et dans n'importe quel ordre, et alors, et alors seulement, les maisons deviennent supportables, alors seulement on peut les habiter, puisqu'il y a tout dedans, le soleil, la lune, la vie très folle, la douceur très grande de la folie, les yeux pervenche de la folie. Et Dieu repart ailleurs, toujours ailleurs : à force de traîner les chemins, de s'endormir partout, dans les sources, dans les fougères, dans le nid des mésanges ou dans les yeux des tout-petits, Dieu a une drôle d'allure, vraiment. Lorsqu'il n'ouvre pas toutes grandes les portes, Dieu ne fait rien. Ce serait là son métier : ne rien faire. C'est un métier très difficile, il y a très peu de gens qui sauraient bien le faire, qui sauraient ne rien faire. Dieu, lui, fait cela très bien. De temps en temps, pour se reposer, il s'arrête de ne rien faire : alors il fait des bouquets ; il cueille toutes les lumières du monde, même celles des orages et des encriers, il en fait des bouquets mais ne sait à qui les offrir. Ou bien il met un coquillage tout contre son oreille et il écoute des musiques, toutes les musiques du monde, longtemps il écoute et c'est comme un flocon dedans son cœur, un tourment d'écume, le premier âge de la mer, l'immensité de la mer dedans son cœur et Dieu se met à rire et Dieu se met à pleurer, parce que rire ou pleurer, pour Dieu c'est pareil, parce que Dieu est un peu fou, un peu bizarre. Et si on lui demande ce qu'il a, il dit qu'il ne sait pas, qu'il ne sait rien, qu'il a tout oublié le long des chemins et qu'il a perdu la tête, perdu son ombre, qu'il ne sait plus son nom. Et puis il rit, et puis il pleure, et il s'en va, et il s'en vient, et c'est le jour, puis c'est la nuit, et puis voilà, c'est toujours comme ça, toujours, chaque jour."

Christian Bobin

lundi 2 septembre 2013

Les mots de Natalie Goldberg

Alphaville de JLG

"Le problème, c'est qu'on pense qu'on existe. On pense que les mots qu'on écrit sont définitifs et solides et qu'ils nous caractérisent à jamais. Ce n'est pas vrai. On écrit dans le moment. Parfois à une lecture, en lisant mes poèmes à des gens qui ne me connaissent pas, je me rend compte que les gens pensent que les poèmes "sont" moi. Même si je parle avec "je", ce n'est pas le cas. Ces poèmes étaient mes pensées et ma main et mon environnement et mes émotions seulement au moment de l'écriture. Observe-toi. Chaque minute on change. C'est une chance extraordinaire. A n'importe quel moment, on peut se glisser en dehors de ce moi-même et de ses pensées figées et recommencer à zéro, tout neuf. Voilà ce que c'est, l'écriture. Au lieu de nous figer, elle nous libère."

Natalie Goldberg, Les italiques jubilatoires

lundi 1 juillet 2013

L'impossible

Anna Karina

Nous vivons sans savoir que nous vivons.
Certains dans des couloirs,
d'autres dans les rues, n'importe où.
...
De nouvelles machines s'installent.
Une folle agitation anime
les pièces perdues pas remplacées.
...
Des parents, des étrangers
s'approchent et disparaissent.
Parfois, il y aurait de quoi pleurer.
... 
Un jour, quelqu'un est mort,
un autre jour, c'est une guerre,
ou pire que ça - ou quoi encore ?
...
A travers la vitre, au loin,
des cris, des conversations.
Pourtant personne ne parle.
...
Une parole, un mot juste,
un simple jeu suffirait,
une interruption.
...
A nouveau, alors, les nuages,
à nouveau un texte,
à nouveau les gouttes du temps.

Michel Butel
 (pour L'Impossible numéro.1)