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dimanche 20 avril 2014

De ne pas oublier

La leçon de piano

Ne pas oublier
Qu'il faut tenter de vivre 
Qu'il faut tenter d'aimer
La moindre mêlée d'air
Entrecoupée de souffle
Entrecoupée de gouffre
Et ne pas oublier
Qu'il ne faut pas penser
A tous ces aléas
Au hasard d'un trépas
Mêlées mêlées mêlées
Entremêlées d'un cœur
Grand comme la fureur
Dans le cou d'un enfant.

jeudi 2 janvier 2014

Pattes de mouches

Dessin de Claire Duport


Ça s'effrite en silence
Dans le creux du monde
A petits feux
A petits bonds
A vol d'oiseau
A pas de mouches
Là où les insectes posent leurs pattes sur les tâches d'encre noire
Là où ta feuille de papier blanc a trouvée espoir.


Illusion

Photographie de Rimel Neffati


Illusion d'une vie dans l'enfer des songes
Illusion des soupirs sur le pavé des bruits
Illusion d'une vie à s'effacer
Et d'une vie à rêver
Jusqu'à s'introduire
Au-delà du monde
Jusqu'aux infimes décombres
Et écouter la vie
Qui te dira ceci :
A l'écoute de l'ignorance
Et de toutes ses dissonances
Ne perd jamais le Nord.

vendredi 27 décembre 2013

L'éphémère

Peter Falk et Gena Rowlands


Voyant alors
Que la folie ne peut
S'effacer du visage humain,
Si ce n'est
Jusqu'au plus petit
Des pores
Des chairs
D'une peau,
Le minuscule étant balancé de par la vie
Ou bien considéré
Hors-champs,
Il suffit alors
D'être.
Poser un baiser tendre sur la joue ronde
Et penser seulement
La vie n'est qu'éphémère.

Les mains frêles

Photographie de Rimel Neffati


Pour vivre
Tu te serviras de tes mains.
Tu penseras à tous ces anges
Qui t'ont aidé hier matin
Dans l'épuisement de ton savoir.
Ne crie pas.
C'est ici ta simple façon de vivre.

mercredi 18 décembre 2013

L'être et la matière

Photographie de Nastya Kaletkina



Nous ne sommes constitués que de chairs et d'os
De frayeurs et de songes
Et d’insipides couleurs
Qui valsent autour du monde
Et nos doigts
Et nos ongles
Et nos peaux
Et nos bouches
N'ont nulle connaissance que la chaleur d’antan
Là où les arbres prenaient racine
Là où le ciel rongeait l'humide
Là où prenait naissance
Seulement le grain du vide
Et du jaune
Et du vert
Qui de par les frontières
Ne trouve plus leurs couleurs
Et nos mains
Et nos bras
Et nos doigts
Et nos pas
Ne sont plus que des appâts
Qu'on délaisse aux moineaux.

Souvenirs


Photographie de Robert Frank





Se souvenir d'un temps
Où les oiseaux chantaient
Où les âmes s'abreuvaient
De fortune et de songes.
Se souvenir d'un temps
Où les enfants heureux
Apprenaient l'écriture
Apprenaient la lecture
Jouaient avec le blé
Avec le chant des jours.
Se souvenir d'un temps
Où les belles limpides
Dansaient au creux des reins
L'amour de l'horizon.
Maintenant plus d'avant
Plus de terre
Plus de froid
Plus rien que le présent.

mercredi 11 décembre 2013

Ici, quelque chose




Il y a le cri fracassant du monde
Il y a les nuées d'oiseaux noirs
Il y a la Terre, entière et seule
Et il y a moi.
La seule surface mouvante encore tangible constituée de chairs.
Il y a l'herbe sur le sol humide de vie
Il y a le jour plein d'espoir
Et il y a toi
Le seul tas d'os encore sur pieds qui prie le monde de ses mains transparentes.
Il y a la poussière qui éparpille les gouttes de larmes
Il y a le sable qui souffle l'air chaud du vent
Il y a les nids de brindilles sèches
Il y a la lueur du ciel sur la peau des enfants nus
Et il y a cette femme transpirant de rides encore neuves
Surveillant les enfants du ciel
Qui vivent à perdre leur âme.

Aux pieds, un monde qui prie.

dimanche 8 décembre 2013

Dire


Insipide
Le cri
S'évade.
Dissonance dans l'égarement vagir
Lui.
La bouche molle
Cri.
Les lèvres charnues s'étirent
s'entrouvrent
forment
un tout
une lune
des étoiles dans le noir
l'aigu dans l'air
Le vide s'élançant à la surface du rien
Et puis le dire, exactement dans l'orifice de l'autre.

Surprise de l'air dans l'exhibition des songes.

C'est ainsi.

vendredi 6 décembre 2013

Les bruits sur le monde

Peinture de Famous when dead


Il faut reposer la mâchoire ne pas laisser tomber les mains les enfouir dans les poches si elles sont trop grandes si elles prennent trop de place dans la vie pour pouvoir te mouvoir tes jambes à l'avant et le derrière à l'arrière qui lui reste vigilant sur toutes traces de danger le dos en guise de compagnon mais pas les yeux les yeux non regardent devant ou bien ils fixent tes pieds parce que oui parfois tes yeux ne savent pas regarder pas regarder l'avant alors tes mains restent dans les poches et tu ne regardes pas non et ta mère qui te fait remarquer oui que ne pas regarder lorsque l'on vit n'est pas convenable il faudrait relever la tête pour ainsi contempler le monde le devant droit oui bien droit l'horizon à tes pieds et tes pieds sur le sol qui marchent seul sans tes yeux qui les surveillent de près alors ils sont libres oui et peuvent vagabonder à leur guise comme avec ton regard qu'est partit droit devant comme un soldat qui marche et qui n'a peur de rien car c'est un soldat et c'est comme ça tu penses il ne faut avoir peur de rien jamais c'est comme ça que fonctionne la vie alors écoute et marche marche marche et ne t'arrête pas qu'elle dit la mère alors ça fait sourire mais ça dure pas longtemps parce que quoi tu sais pas.

dimanche 1 décembre 2013

Rien si l'on veut, ou du moins pas grand chose


Simplement
S'il y a le cri coupable de ne plus savoir comment faire
C'est avec
Elle
Que la femme boit
Avec elle, oui, que l'on déjette ses tripes pour les abandonner
Sur le carrelage
Ou bien l'on ne sait où
Ailleurs
Le son aigu du monde vibre
Comme le goût de l'ignorance
Simple
S'en va
Ainsi va-t-elle vivre autre part.

vendredi 29 novembre 2013

Eux deux


Gena Rowlands et John Cassavettes


Plus d'une fois, le corps avait quitté la tête de l'homme
Avait permis aux rêves d'effectuer leur cadence
L'homme mâchant les carottes molles
Et la bouche s'ouvrant au rictus
Les dents blanches qui s'exhibent au monde
Le sourire en grand
Juste en face des yeux noirs
La femme.
Elle
Qui contemple
Ce qu'on peut voir de l'homme
Son extérieur
Et toute son air au dessus des laines
Recouvrant un corps rempli de chairs
Exactement en face de la vie
Assis sur le monde.

mercredi 27 novembre 2013

La décennie des lumières


Photographie de Nastia Kaletkina


Comme la décennie des éclairs,
Tous les volcans s’effriteront en même temps,
Exactement comme la matière
Lorsqu'elle s'écoule dans le corps de l'homme.
Les particules prendront leur fin dans la vision du monde
Et tout reprendra son ordre
Harmonieux, comme aux temps des siècles premiers
Où l'espèce humaine marchait encore sur ses deux pieds
Leur visage s'élançant sur le devant d'eux même,
Le dos maintenant une droiture 
Telle que la colonne vertébrale ne puisse s’affaisser
Et mourir.
Le monde est tout un Art.
Les hommes avancent à l'aide de leurs griffes implantées au sol
Et les microbes dorment en rêvant d'une terre à conquérir.
Plus rien que du vide,
Si bien que l'air n'a plus d'autre choix que d'immigrer vers des contrées lointaines.
Le Sud n'existe plus
Alors il reste le Nord
Froid et glacial.
Là où les hommes n'ont rien trouvés d'autre que de s'enfuir vers les nuages.
Là-haut, l'air n'est plus.
Mais il y a la lune et ses rangées d'étoiles.

mardi 29 octobre 2013

La docile marche du monde


Photographie de Virginie Zilbermann

La peau est froide. L'homme
tangue.
Il ne va pas tarder à éloigner sa main
de son corps pâle, car
son visage est glacial comme un flocon de neige
ses chairs grelottent de part ses pulls enfilés les uns sur les autres
et, c'est comme s'il avait oublié
de s'amincir
afin 
de parfaire à ceux qui peuplent son monde.
Sa mère lui avait dit :
Il ne faut pas superposer les pulls-over.
Tu vas finir par attraper 
froid 
au lieu du contraire.
Tes chairs contre ces monceaux de laine. Ce n'est pas
respectable.
Lorsqu'il était petit,
sa mère lui avait dit. Sa mère ne dit 
plus.
Rien.
Morte. A présent. Dans sa tombe.
Enterrée, 
parmi les vers et les cafards
Rongée des asticots et des petites bêtes.
Transformée en terre,
décomposée
afin d'aller rejoindre 
les salades 
et
les tomates,
commençant leur vie 
dans le terreau frais des jours.
Un bout de maman dans la terre.
Un bout de terre 
dans le vert.
Maman 
qui erre dans mon estomac 
grand comme l'univers.
J'ai faim. 
Il faut que je mange.
La carotte 
croque contre
ses dents.
Sa mère n'est plus.
Aucune parole alors
suspendue dans l'air.
Il ne faut pas superposer les pulls-over.
Les mots sont morts.
Les mots 
sont morts
dans la tombe
et il n'a 
rien 
pour lui dicter sa vie.
Seulement le reste.
Les pensées et les convictions
qui permettent d'avancer ses pas 
sur le sol mouillé d'antiquité.
A force de trop de vie, 
plus rien d'original.
Les copies, de nombreuses fois.
Salies par les
savons
passés et repassés sur l’éphémère
d'êtres semblables à lui.
Car c'est inévitable.
Une vie, 
c'est comme partout :
ça commence par les pleurs
et puis après on meurt.

jeudi 24 octobre 2013

Puisqu'il

As usual Art Print
Photographie de Daniel Vasilescu


 Les choses étranges
Transpercent les rêves comme s'ils n'avaient pas fini d'évoluer
De prendre leur allure dans les têtes emmitouflées de leurs cheveux passés par le temps
Il suffit de prendre appuie sur la vie
Afin de ne pas laisser les illusions s'évaporer
Alors ensuite
Ne pas briser les larmes sur le plancher des morts
Laisser couler l'humide sur nos joues rondes
Absorber les songes 
Et écrire ensuite
Afin de vider le surplus de graisse
Les abcès 
Et le dedans trop profond.


Entière, l'ombre demeure.

mercredi 4 septembre 2013

Extrait de Si nous en étions à cracher la terre - écriture en cours


[...] C'est l'été, et je ne le déteste pas.
Pas encore. Pas tout à fait. Les moqueries ne m'ont pas encore atteinte assez profondément, la honte ne m'a pas encore dévorée tout cru, exhibant sa puissance, me réduisant au statut d'une minuscule crotte dans l'état du monde.
La honte détruit tout. Avec elle, nous pouvons nous mettre à détester la Terre entière. N'essayez jamais cela. Vous ne voulez pas rejoindre l'enfer ? Un conseil, n'ayez pas honte. Ne culpabilisez pas. Ne montrez aucune gêne. Vivez, un point c'est tout. Ne faites pas comme moi. Tenez-vous droit. N'embrassez pas un garçon dans la rue, un être du même sexe que vous ou une fille croisée au hasard des rencontres. Tenez-vous. Apprenez à vous comporter correctement. Soyez polis avec les gens que vous croisez et ne faites pas de bêtises. Ne tombez pas malade. Ne vous mouchez pas grossièrement dans vos songes, jetez vos mouchoirs et priez. Se tenir à carreau, c'est primordial. C'est seulement comme ça que vous aurez le droit à la paix. C'est seulement comme ça que vous n'irez pas en enfer. Si vous avez de la chance, les démons ne vous emporteront pas. Si vous avez de la chance, vous ne serez pas roux, alors l'enfer ne vous attendra pas quand il n'aura rien d'autre à faire. Encore faut-il que vous vivez bien. Que vous ne faites pas de faux pas. Être né roux, c'est la pire chose qui puisse vous arriver. Être né avec l'enfer sur les épaules. Être né en sachant que loin devant, la mort vous attend avec l'enfer à bras ouvert. Il faut vivre avec ça. Savoir apprivoiser ses peurs. Cacher ses angoisses au fond de son âme. Et puis, oublier tout ça, et vivre du mieux que l'on peut. D'une façon ou d'une autre, la mort vous attendra, inévitablement, loin derrière ou tout près, avec l'enfer en prime et du piment pour combler le tout. Si vous êtes sage, vous n'aurez pas le droit à tout ça. Si vous êtes sage, l'enfer n'est pas pour vous.
Je vis avec la crainte que l'enfer me rattrape, bien en chair. Je vis avec la crainte qu'embrasser un garçon sur la bouche, un garçon roux, conduit à une mort certaine.
J'entends déjà ses mots sortir de votre gorge. Pourquoi alors, avoir embrassé cet homme en plein sur les lèvres ? Pourquoi l'envie subite de ne plus faire qu'un avec la bouche d'un homme que je ne connais même pas ? Peut-être est-ce ça qu'on appelle une pulsion. Le corps ayant tout d'un coup un besoin qu'on ne peut exprimer. Attiré dans l'instant présent vers une chose qui nous est impossible d'éviter. La pulsion arrive et c'est comme si on était en manque de quelque chose. En manque d'amour peut-être.
Il est là, avec son écharpe rouge autour du cou, son nez qui dégouline dans son mouchoir usagé, et je le déteste. Il est dégueulasse. N'est-ce-pas ça l'amour ? De la haine ? [...]

Le vaste espace


Le monde
N'en finira plus de crouler
Dans le verre à moitié vide
De la femme qui mange ses tripes en buvant du regard les vignes à moitié mortes.
Du jour vient la nuit, et la nuit est claire : la lumière de la célébrité brille devant les êtres qui ne rêvent que de ça.
Exhiber l'entière partie de leur âme, afin d'avoir un minimum de reconnaissance, aux yeux de tous ces types qui regardent leur vie comme si c'était celle de quelqu'un d'autre.
Le monde est impitoyable, et les femmes qui se serpentent en loques ne peuvent qu'acquiescer à la vue d'un tel carnage.
Il faut seulement absorber la vie, puis la laisser tomber en regardant autre chose que le monde.
Il se peut que l'existence ne soit pas égocentrique. A la seule condition qu'elle fasse un effort pour cacher ce qu'il y a dans son intérieur.
Pouvons-nous ignorer que les flammes brûlent en enfer et que l'univers est en train de cramer ?
Non. On ne regarde rien. Juste son nombril qui nous supplie de l'oublier, qu'il a déjà assez souffert comme ça. Arraché de son cordon ombilical, il n'a plus aucune subsistance.
Mais il faut bien qu'un jour nous nous extirpons du ventre pour marcher seul dans le désespoir. Tel est notre destin. Le nombril n'ignore pas cela.
Alors nous nous en allons ingurgiter du regard les âmes tombées dans le noir, qui nous rejoignent dans la grande quête de soi.

lundi 2 septembre 2013

Un pas de plus et c'est fini


Elle marche la tête haute, la vie défilant devant ses pas meurtris par la vie. Elle attendait quelque chose d'autre. Un pas. Une phrase. Des mots prononcés à la va-vite. Elle ne sait plus quoi penser. Elle regarde l'asphalte qui se dresse, luisante sous ses pieds. Elle n'a plus envie de mentir. Elle n'a plus envie d'être le mal pour les autres qui ne voient en elle que le diable. Ses pieds avancent. Sa fureur grandit. Elle ne sait plus qui elle est. Cela reviendra. Pour l'instant, il suffit d'écraser la vie d'un mouvement de pas précipités. C'est ce qu'elle fait. Ses pas sont aussi lourds qu'un crâne humain écrasé sur le trottoir incandescent.
Elle ne savait pas avant. Avant qu'il soit venu, qu'il lui est dit. Qu'il est prononcé ces mots. Elle ne savait pas. Elle n'aurait pas su. Si tout cela ne serait arrivé, elle n'aurait jamais su. Mais ce n'est pas comme ça que ça se passe. C'est arrivé. Et elle marche. Elle marche en écrasant la vie sous ses pas. Cela fait du bien. Cela refoule les larmes qui coulent de ses yeux. Son mascara qui descend progressivement, dessinant des larmes souillées de noir. Elle laisse faire. Elle laisse le temps continuer sa course. Mais pas ses pas, non, ses pas sont autre chose, ses pas s'occupent du temps.
Son visage est souillé par la vie trop précieuse qui est venue la chercher à un moment mal tombé. Elle jure. Ses talons écrasent le sol, provoquant un claquement régulier qui rythme ses pas, qui eux vont vite, si vite pour écraser la vie d'un coup de colère. Elle aurait pu savoir. Savoir que la vie est terrifiante, qu'on échoue à chaque fois qu'on y met un pied. Elle est naïve. Son cœur se déchire. Il y a bien longtemps que son cœur s'est déchiré, depuis qu'elle a compris que la vie n'est pas ce qu'elle croyait, qu'elle est cruelle, si cruelle pour une petite fille comme elle. Ce n'est plus une petite fille. Elle a trente ans et ses pas fracassent le sol comme si elle avait voulu détruire la vie qui se tient à ses pieds. Cette vie qui n'est pas une vie, qui n'existe pas, qui n'est que du béton sous ses pas crevés d'avoir trop marché. Ça t'apprendra à être si naïve, elle se dit.
Il avait dit. Il avait prononcé ces mots sortis de sa bouche. Sa bouche qui était dès lors si sensuelle. Maintenant, plus rien. Le temps continu sa course folle sans que personne n'est su quoi que se soit. Comme si elle était seule au monde. Comme si personne ne l'avait interrompu dans ses pas saccadés. C'est ce qui se passe. Personne qui ne l'a retient, aucune main sur son épaule. Il n'y a rien qui ne l'empêche d'avancer. Elle est libre de sa vie. Elle a trente ans, elle n'est plus la petite fille qu'elle a un jour été. Elle doute parfois. Elle n'est pas sûre. Elle a trente ans, elle vit sa vie, elle est seule, additionnant les hommes qui se succèdent pour ensuite la rejeter, toujours. Elle a trente ans mais parfois c'est comme si elle en avait neuf, neuf petites lueurs pour lui dire qu'elle est seule sans personne à l'horizon, qu'elle est seule dans cette vie bien trop grande pour ses pas de petite fille. Parfois, elle ne sait pas, elle est perdue, complètement perdue dans cette vie qui lui crie à l'aide. Elle a neuf ans. Alors elle marche. C'est comme ça qu'elle refoule son mal-être.
Mais celui-là, cet homme, elle n'avait pas vu venir ses mots. Elle s'était attachée à lui.
Elle se répète cette phrase, cette seule phrase sortie de sa bouche, à lui.
Il l'avait dit comme ça, d'une voix claire, distincte, sans intonation particulière. Il l'avait dit d'un ton neutre qui ne voulait rien dire de particulier. Il l'avait dit et elle était restée sans comprendre, anéantie par ces quelques mots.
Marie, je suis homosexuel.
Ces quelques mots pourtant si puissants.
Elle était restée sans voix. Avait fait demi-tour, les larmes commençant à couler de ses yeux. Avait marchée. Aussi vite que le temps. Et cela continuait. Jusqu'à ce que la fatigue prenne le dessus.

samedi 31 août 2013

Extrait - écriture en cours

Il y a comme ça des jours où l'ombre du corps demeure impassible. Nonchalant, il s'éveille, comme à la limite du vide. Un matin de neige où il fait nuit. C'est comme ça que tout commence. Les chairs se mouvent dans les draps de nuit, et il est si dur d'éveiller son âme lorsqu'il est l'heure d'aller vivre. Vivre à plein poumon sous les flocons et faire ce qui nous semble le nécessaire : avancer sur le chemin de neige, et ne pas tomber. Tomber serait la fin de tout. Échouer une vie qu'on a eu si grand mal à remplir.
Mais le corps s'accélère, fait bouger ses peaux dans la chaleur du lit et puis soudain s'élève, impétueux, le vif éclair d'une impulsion qui rappelle au cœur son utilité.
On se lève nonchalamment. On habille sa peau nue de tissus afin que l'hiver ne nous prenne pas toute froide dans ses bras de nuit.
Il est une heure qu'il est difficile d'imaginer très près du jour.
Il est une heure. Six heures du matin. On se lève dans cette heure, après une longue tempête. Les rêves demeurent puis s'évaporent dans la tête emmitouflée de laine.
On a un nom. On a un prénom. On a un corps, un âge, une profession. On a une identité et on se lève, à six heures du matin, pour aller vivre.
Le corps ferme la porte derrière lui, les clés rangées dans le sac, et il avance.
Dehors, le froid. Le froid qui vrille chaque parcelles de peau, chaque pores de chairs, chaque grains de particules.
Dehors, la neige. Elle est blanche. Elle est belle. Elle ne se soucie de rien d'autre que d'offrir du froid aux hommes.
Nous aimons la neige. Mais à six heures du matin, dans la petite rue qui n'est que vacuité, où le froid seul dénude son museau de givre, où la nuit est égoïste et ne veut laisser place au jour, le blanc nous laisse indifférente.
Tout au plus, tout au moins, voilà trois semaines que la neige a tout recouvert, s'est installée sans rien demander à personne, a étalée son grand manteau immaculé et ne l'a plus enlevé. Maintenant, on attend. On patiente dans les lainages et les pull-overs, afin de voir la neige exhiber sa parure, à poil et sans défense, démunie face au jour et au temps redevenu comme avant : dépourvu de blanc, parfait.
Trois semaines dans ce pays incertain comme la lune, personne n'a l'habitude.
A force de trop d'entrevue avec l'incroyable, le monde n'est plus que morosité.
Et nos visages rongés par la cécité.
A force de trop d'entrevue avec l'extraordinaire, nos yeux ne démontrent plus la moindre lueur d'exaltation.
On dirait même que la neige est morte. Nous avec.
Plus tard, quand il ne neigera plus, nous oublierons. Et puis cela recommencera l'année prochaine, la même routine, la même connaissance du rien, la même solitude du néophyte : la magie de la neige puis l'oubli incessant de l'incroyable. L'extraordinaire devenu rien.
Elle marche. Dans la rue blanche, dans la vie devenue pureté, elle marche. Où va-t-elle ? Vivre.
Vivre à six heures du matin pour quelque chose qui l'indiffère.
Elle est caissière. Hôtesse de caisse. Elle s'en fout.
Alors appelle-t-on ça encore vivre ?
Vivre pour se lever à six heures du matin et faire payer de la nourriture, qui pourrira dans les estomacs, les réduisant en chairs grasses et épaisses, provoquant des furoncles sur les beaux visages, des maladies. Les cancers. Les ulcères. Voilà ce qu'ils choperont ces amoureux de bouffe en boîte, à cause des merdes qu'elle enregistre. Sa faute. Sa faute à elle.
Savez-vous qu'ils introduisent de la viande de cheval dans les hachis-parmentiers en boîte, lorsqu'il est inscrit viande de bœuf en toutes lettres, afin de ne pas voir l'abomination qui se cache au revers de ces plats cuisinés à l'image sublimement savoureuse. De l'arnaque oui. De l'arnaque pure et dure. Savez-vous que toutes ces conneries, c'est pour vous faire acheter, encore plus, et puis crever pour laisser la place au monde, afin de copuler, encore et toujours ?
Ce qu'elle voudrait dire, un jour elle le dira. Et se sera tant pis pour elle. On verra bien.
Le monde n'est qu'une grande boucherie dans laquelle des êtres qui dirigent le monde attendent qu'on crève, chacun notre tour, pour faire de la place, toujours plus de place.
Elle marche. Elle pense. Elle regarde tout ce blanc autour d'elle. Elle a froid. [...]